Transmission d’entreprise : comment structurer la sortie sans se faire écraser fiscalement

Rendement net en baisse, travaux énergétiques à prévoir, succession jamais anticipée : cinq signaux annoncent qu’un immeuble de rendement mérite un nouveau regard. Sur l’arc lémanique, chaque canton, Vaud, Genève ou Valais impose ses propres règles fiscales et énergétiques. Un diagnostic s’impose pour établir une vraie stratégie immobilière.

En Suisse, la vente de vos actions ou parts sociales peut rester un gain en capital privé, exonéré d’impôt. Mais ce n’est pas automatique. Si la structuration de la vente n’a pas été anticipée : financement, holding, salaire/dividendes des dernières années, timing des rachats de prévoyance, une partie de ce gain peut être requalifiée en revenu et taxée comme tel.
Résultat : un dirigeant qui pensait toucher un prix net se retrouve avec une facture fiscale à six chiffres qu’il n’avait pas vue venir. Cela se prépare 3 à 5 ans avant la sortie, pas le mois de la signature.

Le sujet n’est pas anecdotique. Selon une étude publiée par UBS et l’Université de Saint-Gall (CFB-HSG) début 2026, près de 168’000 PME suisses changeront de propriétaire d’ici fin 2030. Et selon une enquête PwC Suisse menée fin 2024 auprès de repreneurs, dans la moitié des cas, le processus de succession démarre sans structure claire ni plan global défini au préalable. Sur l’arc lémanique, où beaucoup de PME familiales et de sociétés de services ont été fondées dans les années 1990-2000, cette vague va concerner de nombreux dirigeants dans les prochaines années.

1. Pourquoi un gain exonéré peut devenir un revenu taxé (la liquidation partielle indirecte)

C’est le piège le plus fréquent, et le moins bien compris. En droit fiscal suisse, la vente d’actions détenues dans votre fortune privée génère en principe un gain en capital exonéré d’impôt sur le revenu. C’est l’un des grands avantages du système suisse par rapport à la France ou à d’autres juridictions.

Mais la jurisprudence puis le législateur (réforme de l’imposition des entreprises II, en vigueur depuis le 1ᵉʳ janvier 2007, art. 20a LIFD et art. 7a LHID) ont posé une exception : la liquidation partielle indirecte (LPI). Le principe : si l’acheteur finance tout ou partie du prix avec la trésorerie ou les réserves de votre propre société, l’administration fiscale peut requalifier votre gain en capital en rendement de fortune mobilière, imposable comme un dividende, au barème ordinaire.

Quatre conditions doivent être réunies cumulativement pour que la requalification s’applique :

  1. vous cédez une participation qualifiée d’au moins 20 % de la société, détenue dans votre fortune privée ;
  2. vos titres passent dans la fortune commerciale de l’acheteur ;
  3. la société cédée dispose, au moment de la vente, de substance non nécessaire à l’exploitation (trésorerie excédentaire, immeubles, participations) ;
  4. cette substance est utilisée pour financer le prix d’achat dans les cinq ans suivant la transaction, avec votre connaissance de ce montage.

Concrètement, ce schéma se rencontre surtout dans les rachats par un fonds ou un repreneur qui utilise un effet de levier (LBO) : le prix est financé par un emprunt, remboursé ensuite grâce aux dividendes remontés de la société rachetée. Si ce mécanisme est activé dans les cinq ans, votre gain que vous pensiez exonéré peut basculer dans le revenu imposable ordinaire. Avec des taux marginaux fédéral et cantonal qui s’accumulent, ils peuvent approcher 40 à 45 % dans certains cantons à forte progressivité pour les hauts revenus.

Il existe un mécanisme voisin, la transposition : lorsque vous apportez vos titres privés à une société que vous contrôlez (typiquement une holding que vous venez de créer) en échange d’une contrepartie exonérée (capital nominal, prêt), sans réaliser de vente réelle à un tiers. Là aussi, l’administration peut requalifier l’opération.

Ce qu’il faut retenir : la structure de financement de votre acheteur n’est pas seulement son affaire, elle détermine directement votre facture fiscale. C’est pourquoi la vigilance sur ce point doit intervenir dès la négociation, avant la signature du protocole d’accord, pas après.

2. Cinq ans avant la vente : les leviers de prévoyance à activer

L’anticipation fiscale d’une transmission ne se joue pas seulement au moment de la vente. Elle se joue dans les années qui précèdent, via les deux piliers de la prévoyance privée.

Le rachat LPP : l’outil le plus puissant, à condition de bien le planifier

  • Un rachat volontaire dans votre caisse de pension (2ᵉ pilier) est intégralement déductible du revenu imposable l’année où vous l’effectuez. Pour un dirigeant qui anticipe une année de revenu élevé : dividende exceptionnel, bonus, ou année de la vente elle-même si une partie du gain devait être imposée, c’est souvent le levier fiscal le plus efficace du système suisse.

    Trois règles à respecter absolument avant de racheter :

    • Le blocage de trois ans. Un rachat interdit tout retrait en capital de l’ensemble de votre avoir de prévoyance (pas seulement le montant racheté) pendant 36 mois. Si vous prévoyez de retirer votre capital LPP à la retraite dans les 3 ans, un rachat immédiat avant la vente peut se révéler contre-productif.
    • La santé de votre caisse. Un rachat dans une institution en sous-couverture peut être pénalisé lors d’un assainissement. Il vaut la peine de vérifier le rapport de gestion de votre caisse avant tout versement.
    • L’étalement. Répartir un rachat important sur plusieurs années fiscales maximise généralement l’économie liée à la progressivité de l’impôt, plutôt qu’un versement unique qui « déborde » dans les tranches basses.

Nouveau en 2026 : les rachats rétroactifs du pilier 3a

C’est l’actualité réglementaire la plus pertinente pour un dirigeant qui prépare sa sortie cette année. Depuis 2026, il est possible d’effectuer des rachats rétroactifs dans le pilier 3a pour combler les lacunes de cotisation, dans la limite de dix ans en arrière (ordonnance sur les déductions admises fiscalement pour les cotisations versées à des formes reconnues de prévoyance, OPP 3, adaptée par le Conseil fédéral). Le montant maximal des versements supplémentaires au cours d’une année est limité au « petit » montant maximal du 3a, soit 7’258 CHF pour 2026. Seules les lacunes survenues à partir de 2025 sont concernées, vous ne pouvez donc pas remonter avant, et un seul rachat rétroactif est admis par année de lacune.

Pour un dirigeant dont les revenus ont varié fortement ces dernières années (années de réinvestissement dans l’entreprise, périodes sans salaire ou avec un salaire minimal), ce nouveau levier permet de rattraper les années où le 3a n’a pas été alimenté au maximum, et de le faire précisément l’année où le revenu est le plus élevé, donc avec le taux marginal le plus élevé, par exemple l’année de la vente. Il s’agit ici d’un complément au rachat LPP, non pas d’un substitut : le 3a n’a pas de délai de blocage de trois ans comme la LPP, ce qui lui donne plus de souplesse pour un dirigeant qui prévoit un retrait à moyen terme.

Salaire, dividendes, holding : la structure compte autant que le prix

Dans les années qui précèdent une vente, l’équilibre entre salaire et dividendes influence directement votre charge fiscale et dans certains cas, votre capacité à démontrer que votre participation constitue bien de la fortune privée.

Pour un actionnaire détenant au moins 10 % du capital (participation qualifiée), les dividendes bénéficient d’une imposition partielle : au niveau fédéral, seuls 70 % du dividende sont imposables depuis la réforme RFFA de 2020 (art. 20 al. 1bis LIFD). Au niveau cantonal, chaque canton fixe son propre taux, avec un plancher fédéral de 50 % selon la LHID. Les écarts entre cantons romands sont significatifs :

Canton Part du dividende imposable (participation ≥ 10 %) Base légale
Confédération (IFD) 70 % Art. 20 al. 1bis LIFD
Vaud 70 % Art. 23 al. 1bis LI
Genève 70 % Art. 22 al. 2 LIPP
Valais 60 % (fortune privée) / 50 % (fortune commerciale) Art. 16 al. 1bis et 14b LF
Fribourg 70 % Art. 21 al. 1bis LICD
Neuchâtel 60 % Art. 21c LCdir

Ce tableau a une conséquence concrète : à revenu identique, la répartition optimale entre salaire et dividende. Donc la stratégie à adopter dans les 3 à 5 ans avant la vente n’est pas la même à Fribourg qu’en Vaud ou Valais. C’est un point que nous vérifions systématiquement avec le fiduciaire du dirigeant avant toute recommandation.

Certains dirigeants envisagent également d’apporter leur société à une holding avant la sortie, pour bénéficier du régime de réserves issues d’apports de capital (RIAC) ou pour structurer une transmission progressive. C’est un outil légitime, mais qui doit être mis en place suffisamment tôt : un apport réalisé juste avant une vente déjà négociée est précisément le type d’opération qui attire l’attention de l’administration fiscale au titre de la transposition évoquée plus haut.

3. Vendre à un tiers ou transmettre à ses enfants : deux fiscalités, une même anticipation

La question « vendre ou transmettre en famille » n’a pas de bonne réponse universelle car elle dépend de votre situation familiale, de la volonté (ou non) d’un successeur de reprendre, et de votre canton de domicile.

  Vente à un tiers / MBO-MBI Transmission familiale (donation, succession)
Gain en capital privé Exonéré, sauf requalification LPI / transposition Non applicable, pas de vente
Droits de donation / succession Sans objet Exonérés en ligne directe (conjoint, enfants) dans la plupart des cantons romands (GE, FR, VS)
Cas particulier Vaud Vaud est l’un des rares cantons à taxer encore les successions en ligne directe au-delà d’un seuil ; ce seuil a été relevé en 2025 à CHF 1 million par souche héréditaire, et un abattement de 50 % s’applique dès 25 % de détention pour la transmission d’une entreprise, quelle que soit sa forme juridique
Réserves latentes de l’entreprise Imposées au moment de la vente si présentes dans le prix En principe non imposées lors de la transmission successorale, sauf libération lors d’une liquidation ou d’une revente ultérieure
Outils de structuration Négociation du financement, holding, calendrier des rachats de prévoyance Pacte successoral (art. 512 ss CC), donation compensée pour les autres héritiers, valorisation raisonnable de l’entreprise
 

Sources : Administration fiscale de l’État de Vaud (art. 16 LMSD), réforme cantonale des droits de succession et donation 2025 (abattement entreprises familiales).

Le point souvent négligé : dans une fratrie où un seul enfant reprend l’entreprise, la question n’est pas seulement fiscale. Elle touche aux réserves héréditaires des autres enfants. Une donation-partage anticipée, compensée par d’autres actifs du patrimoine familial (immobilier, portefeuille), permet souvent d’éviter des tensions bien plus coûteuses, humainement, qu’un différentiel d’impôt.

4. Un calendrier, pas un événement

Ce qui distingue une transmission bien structurée d’une transmission subie, c’est le temps donné à la préparation. Concrètement, cela ressemble à ceci :

  • 3 à 5 ans avant : revue de la structure salaire/dividende, vérification de l’absence de substance excédentaire dans la société, premiers rachats LPP échelonnés.
  • 2 à 3 ans avant : décision vente à un tiers vs transmission familiale, mise en place éventuelle d’une holding, discussion avec le repreneur pressenti sur son mode de financement.
  • L’année de la transaction : rachats de prévoyance finaux (LPP et 3a rétroactif), coordination avec le notaire ou le fiduciaire sur le traitement fiscal définitif.
  • Après la vente : réallocation du produit de cession. Le patrimoine privé prend le relais de l’entreprise comme moteur de revenus, ce qui suppose une stratégie de portefeuille et un plan de retraite pensés en amont, pas dans l’urgence.

C’est précisément parce qu’aucune de ces étapes ne se pense isolément, de la fiscalité, la prévoyance, la structure de l’entreprise au patrimoine privé qui prendra le relais qu’une coordination entre ces quatre dimensions fait souvent la différence entre un dirigeant qui subit sa sortie et un dirigeant qui la pilote.

5. Un patrimoine mérite une conversation

Chaque transmission d’entreprise est différente : votre structure juridique, votre canton, votre famille, votre horizon. Cet article donne les repères, pas un diagnostic pour votre situation. Un premier échange, offert et sans engagement, permet de faire le point sur où vous en êtes et sur ce qu’il reste à anticiper avant votre sortie.

Cet article a une portée informative et générale. Il ne constitue pas un conseil fiscal, juridique ou patrimonial personnalisé. Chaque situation mérite une analyse individuelle, en coordination avec votre fiduciaire, votre notaire et, si nécessaire, un conseiller fiscal.

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